Leguide.info : nous vous proposons les contributions du syndicat national de l’éducation dans le cadre de l’élaboration de la nouvelle constitution guinéenne. C’est le secrétaire général Michel Pépé Balamou qui a porté le message aux conseillers nationaux ce mercredi, 24 mai 2023 à l’hémicycle du palais du peuple de Guinée.
Monsieur le président du CNT,
Mesdames et Messieurs les honorables conseillers.
Mesdames et Messieurs les invités à vos rangs , titres, , grades et qualités , tous protocoles observés.
L’ouverture d’un débat d’orientation constitutionnel par le conseil national de la transition (CNT) qui fait office d’organe législatif de la transition dans un contexte de refondation de l’Etat guinéen, de rectification institutionnelle, de redressement et de repositionnement est à vivement saluer au regard des multiples crises socio-politiques qui ont émaillé l’histoire politique de notre pays de 1958 à nos jours, remettant parfois en cause les fondamentaux de la République : le vivre ensemble , la cohésion sociale , la stabilité politique et institutionnelle.
Nous syndicat national de l’éducation (SNE) avons décidé de répondre à cet appel citoyen et républicain en vue d’apporter notre part d’orientation et de contribution à l’élaboration d’un nouveau contrat social ou pacte Social qui, au-delà de nos clivages politiques et sociaux, nous appelle à la responsabilité et à l’unité d’action afin de bâtir un guinéen nouveau dans une nouvelle Guinée.
Loin de nous toute prétention à vouloir nous ériger en professeurs de philosophie politique , de sociologie politique, de sciences politiques, de droit constitutionnel ou de droit politique pour vous donner des leçons en lien avec l’élaboration d’une constitution. Le CNT est composé d’hommes et de femmes venant de différents horizons universitaires, politiques et socio-économiques, pétris de talents et d’ingénierie constitutionnelle. Nous sommes devant vous pour vous dire ce que vous connaissez déjà mais que vous voulez que nous vous disions que nous le savons aussi. Donc un rendez-vous du donner et du recevoir sur les théories contractuelles de l’Etat.
En effet, il convient de signaler que les mutations constitutionnelles des années 90 et 2 000 étaient des réponses institutionnelles aux demandes de démocratisation de notre pays.
L’espace politique guinéen a fait corps depuis 1958 avec une idée de constitution importée. L’enjeu se cristallisait autour de la greffe constitutionnelle, c’est-à dire une sorte de mimétisme constitutionnel axé sur le décalque du modèle occidental qui est en déphasage avec les croyances, les valeurs et les représentations de nos traditionnelles société politiques ; et pourtant chaque société politique élabore la constitution qui correspond à l’idée qu’elle se fait de l’homme et de ses réalités socio-culturelles , politiques et économiques . Conséquences , notre société politique est plongée dans une récurrente instabilité politique , juridique et institutionnelle du fait des coups d’Etat militaires et constitutionnels et de l’hyper présidentialisme ; c’est-à-dire la toute-puissance du chef de l’Etat construite sur une présidence ad vitam aeternam mais aussi et surtout l’ethnicité de la vie politique, l’instrumentalisation de l’ethnie , de la religion et de la justice , la caporalisation et la multiplicité des institutions inadaptées à nos réalités socio-culturelles , politiques et économiques. La dialectisation du pluralisme ethnique et du pluralisme politique. La pratique constante des gouvernements d’union nationale, de large ouverture, de coalition ou de consensus a permis de tordre le cou à nos lois nationales. L’autorité de la chose consensuelle utilisée pour prévenir les conflits politiques a plutôt contribué à désacraliser l’autorité de l’Etat et fragiliser les institutions républicaines. Face à cet anachronisme, à cette obsolescence, évanescence et déliquescence de notre gouvernance politique et administrative , il est d’une nécessité impérieuse pour nous de repenser nos modèles politique, social, économique et culturel ; c’est-à-dire élaborer une nouvelle théorie contractuelle de l’Etat, un pacte social une nouvelle constitution. Quelle constitution pour la Guinée ?
On est tenté de nous inscrire dans la lignée du philosophe grec de l’antiquité Solon. Une constitution.
Pour quel peuple ? Quel État et quelle époque ?
Ainsi pour maintenir la paix et garantir la stabilité de l’ordre constitutionnel dans notre pays, il nous faut :
1- Renforcer la règle selon laquelle les réformes constitutionnelles ne réinitialisent pas le décompte de la limitation des mandats.
2- Une vigilance continue des acteurs nationaux pour le respect de la limitation du nombre et de la durée du mandat du Président de la République. Parmi les six formes d’intangibilité constitutionnelle qui ne peuvent pas faire l’objet d’une révision constitutionnelle : la forme républicaine de l’Etat, le principe de la laïcité, le principe de l’unicité de l’Etat, le principe de la séparation et de l’équilibre du pouvoir, le pluralisme politique et syndical, le nombre et la durée des mandats du Président de la République, seule la sixième est souvent en grande partie source d’instabilité politique et institutionnelle.
On doit chercher à savoir pourquoi.
3- Pénaliser toutes les actions allant dans le sens de la modification du nombre et de la durée des mandats du Président de la République. Les présidents sont toujours animés de très bonnes intentions, mais ils sont toujours induits dans l’erreur par leur entourage qui ne veut pas perdre les délices du pouvoir.
4- Passer du quinquennat au septennat renouvelable une seule fois.
5 – Concilier l’Etat de droit et la démocratie. L’organisation des élections ne suffit pas pour parler de démocratie. L’élection, c’est la fête de la démocratie, une sorte de légitimation du pouvoir politique détenu par une personne ou un groupe de personnes investi de la confiance populaire.
6 – Le contrôle civil et administratif de l’armée pour éviter son immixtion récurrente dans le jeu politique. Nommer des civils aux postes stratégiques dans l’armée, histoire d’avoir une armée républicaine garante de la défense de l’intégrité du territoire et des institutions de la République.
7 – Acter la séparation de l’Etat et de la religion par le désengagement de l’Etat dans le financement des activités religieuses et la construction des édifices religieux et orienter ce budget dans la construction d’infrastructures scolaires et sanitaires et l’amélioration des conditions de vie et de travail des fonctionnaires de façon générale et des enseignants de façon particulière : la politique aux politiques, la religion aux religieux.
8- Elaborer un système éducatif conforme au modèle économique que nous ambitionnons. Seul le développement du capital humain pourra nous permettre de transformer nos immenses ressources naturelles en des opportunités de développement. Car il n’y a de ressources que d’hommes.
9- La diversification des filières par la création des collèges et lycées techniques dans toutes les préfectures en fonction des atouts économiques de chacune.
10 – Augmenter le budget de l’éducation facteur de croissance économique, de la compétitivité nationale et préalable de tout développement.
11- Adapter les programmes d’enseignement aux réalités socioculturelles et économiques du pays.
12 – Réglementer le recrutement des enseignants contractuels.
13 -Opérationnaliser la fonction publique locale pour les agents de l’éducation et de la santé.
14 – Créer un conseil supérieur de l’éducation ( CSE ) composé d’anciens ministres de l’éducation, de syndicats de l’éducation, d’associations de parents d’élèves et amis de l’école chargé d’orienter les politiques éducatives publiques.
15 – Elaborer une politique holistique de la profession enseignante afin de créer un choc d’attractivité dans le secteur de l’éducation.
16 – Rédiger un nouveau statut particulier de l’éducation adapté aux réalités actuelles du monde du travail.
17- Promouvoir la politique d’équilibre régionale marquant la reconnaissance pratique de la diversité ethnique. Cela nous permettra de lutter contre l’ethnicité de la vie politique.
18 -Institutionnaliser la chefferie traditionnelle
en vue de concilier démocratie et pratiques sociales
19- Mettre en place une justice distributive et socialisatrice en lien avec les mécanismes traditionnels de prévention, de gestion et de résolution des conflits dans nos sociétés traditionnelles. En clair sortir du mimétisme juridique.
20 – Maintenir le régime présidentiel tout en renforçant le bicéphalisme de l’exécutif par l’instauration d’une cohabitation.
21- S’inspirer des mécanismes traditionnels d’alternance au pouvoir jadis pratiqués dans le Fouta théocratique entre les Alphaya et les Sorya , histoire de permettre à toutes les composantes sociales d’exercer le pouvoir d’Etat.
22- Revoir la politique de décentralisation actuelle qui ne profite en grande partie qu’aux ONG et acteurs au développement au détriment des populations locales. La semi-autonomie des régions est souhaitable .
Chers honorables conseillers nationaux, votre responsabilité est engagée. Votre honneur et votre crédibilité en dépendent. Vous devrez écrire votre nom en lettres d’or dans les annales ou le panthéon de l’histoire politique de notre beau pays la Guinée que vous devrez mettre au-dessus de vos querelles partisanes de chapelle politique, syndicale sociale et communautaire.
Nous devrons éviter les erreurs du passé en ne faisant pas les mêmes choses et s’attendre à des résultats différents. Travaillez en toute indépendance d’esprit sans pressions extérieures et achat de conscience.
La nation vous regarde et l’avenir vous jugera.
Que Dieu bénisse la Guinée.
Je vous remercie pour votre attention soutenue.
Fait à Conakry le 22 mai 2023
Pour le SNE ,
Le secrétaire général
Michel Pépé Balamou